Giorgione: Les trois âges de l'homme.(détail)
"Ti dico merda!"
(Je ne vais pas m'étendre sur les factures gonflées à l'hélium du Baron de Fer, le sire Gris Nez, sur ses engins blindés qui n'arrêtent pas de sillonner les alentours proches de l'isba, pour la plus grande gloire du maïs. A l'évidence, au plan de la convivialité, de la politesse basique, de la rectitude financière, ce coin du Jars ne cherche pas à entrer dans le"Livre Guinness des records"! Ils ont d'autres chats à fouetter, d'autres pigeons à plumer (mon chéquier, en l'occurrence!). On pratique ici une polyculture bien spéciale, celle du mépris. Il faut appeler un chat un chat!
Dans notre parcelle, ce matin, deux "panzers" de l'armée d'occupation. Qui sont COMME CHEZ EUX. Je sortirais fumer une clopinette sous la véranda, j'aurais droit à autant de salutations qu'une merde sèche! Vous voulez parier? Devons-nous nous consoler du fait qu'au Moyen-Âge, c'était pire? (Vous pouvez éloigner les enfants). Suite du feuilleton du 17 mai.)
"Une fois le manant estripé, dont les boyaux gris-bleuâtre enguirlandoient le vieux cimetière, l'ire de la populace grandit et des cailloux bien affûtés remplacèrent en guise de projectiles le bien trop doux crottin de cheval. Ce que voyant, le Baron de Fer, dont la cuirasse résonnait telle une lessiveuse un jour de charivari, estima plus sage de battre en retraite dans son castel de Maufoutre. Jamais oncques on ne vist une aussi belle débandade. Le Baron de Fer estoit vert comme un alien des temps futurs et son palefroi, tremblant des jarrets comme des castagnettes, estoit recouvert de matières fécales dégoulinantes. Une telle vue suffisoit à faire desgobiller les estomacs les mieux accrochés, et pourtant on estoit davantage accostumé à manger de la soupe de chiendent bouilli que de la gélinotte ou des anguilles, mets plutôt réservés au Baron de Fer en son castel abhorré de Maufoutre. La troupe de messire Gris Nez, ayant disparu dans les taillis et végérations similaires bénéfiques aux lâches, trouillards et autres engeances malivoles, ne restoit plus en la place que l'infortuné évesque du diocèse d'Auch, Monseigneur de Couillebarine du Plantoy.
Le malheureux!
Moi qui ne suis que l'humble chroniqueur de ces faists espouvantables, une bréchine de pitié ne m'est pas interdite. Mes lecteurs des siècles futurs jugeront. Adoncques, la populace enfuriée, entreprist de déshabiller le pitoyable homme de Dieu, déjà couvert de merde et de sanies diverses. Puis on planta des pieux sur un talus pelé, près de l'églisette, auxquels pieux fusrent attachés les piés et les mains du provoire. C'estoit comme une sorte de crucifixion horizontalle. Le prélat ne se prélassoit guère mais trembloit de tous ses membres gresles, car il avoist eu la peste mais il en avoit reschappé. Les commères, à présent joyeuses, se moquoient (car femme n'est pas charistable sur ce subject) de son tout petit pénis, sans doute recroquevillé en partie par l'espouvante, car il savoit bien qu'il alloit mourir, en ce lieu abandonné de Dieu, au milieu de fauves impitoyables et sans le secours des saintes huiles. Jusqu'au soir, on alla quérir les vaches du canton, les obligeant à bouser sur l'homme estendu par terre. Les vaches le bousèrent tant et tant qu'au bout d'une longue et espovantable agonie, le prélat rendit l'âme, le corps brisé, marronnassé de merde et animé de soubresauts, (telle une personne souffrant du haut mal), qui faisoient ricaner l'assemblée, toute bavante de mauvais plaisir. HOMO HOMINI LUPUS, l'homme est un loup pour l' homme!
Pendant cestuy temps, en son castel de Maufoutre, le sire Gris Nez, devait faire toilette (sa femme s'estoit évanouie) car il sentoit l'infecte purée des latrines à dix lieues à la ronde, menaçant de la hart (la pendaison) quiconque, simple manant ou nobliau, tiendrait rumeur de sa pousdre d'escampette, pour le moins peu glorieuse et dont se gausseroit toute la noblesse d'Aquitaine, du Poitou et du Languedoc et il y aurait toujours une langue de pute pour narrer l'exploit au Roy en personne, qui pour l'instant visitoit ses carrières de Couille-en-Brie, desquelles on extrayait la fameuse "Pierre de Roy" qui rapportoit des fortunes aux bâtisseurs de castels et de gandolfes (on appeloit "gandolfes" petites demeures où le Roy logeoit ses gitons et autres petits mignons).
Cette longue digression, lecteur, pour t'aider à supporter l'insupportable qui va suivre. Car avec une serpe, Mâchicouille, le géant du village, un peu simplet, trancha d'un coup la teste de l'évesque et l'envoya baller parmi les garnements du lieu qui improvisèrent un jeu en tapant à coups de pied dans cette sphère imparfaite et couverte d'ignominies! J'en avois assez vu! Je regagnois ma cabane sur le tertre où Héloîse, ma servante, m'avoit faist cuire une soupe de fèves. Elle trembloit tanst en me servant que la moitié de la soupe se respandit sur le sol de terre battue. Après ce rapide repas, quand mes propres mains eurent recouvré un semblant de calme, j'allumois ma bougie et sur un parchemin, j'entrepris de narrer les tristes événements de cette bien triste journée.
Il est évident, ô lecteur improbable, que le Baron de Fer prépare des représailles. Cette âme malfaisante et gangrenée par l'Enfer ne va pas laisser impuni le meurtre atroce de l'évesque et SURTOUT sa propre humiliation. Une odeur de bûcher et de corde flotte déjà sur ce malheureux village. Ou plus simplement un coup d'espée dans les boyaux porté par les soudards, ça demande moins de tintouin! Tout à l'heure, je vais donner ses gages à Héloïse, lui conseillant vivement de rejoindre le pays d'Orthe où sa soeur aînée a épousé un maréchal-ferrant. Quant à moi, je vais seller ma mule et dans la nuit obscure, à pas comptés, comme des fantômes apeurés, nous allons rejoindre Compostelle, où je cognois un couvent qui m'offrira refuge. Je ne laisseroi pas grand chose ici. Mon chien, Pataud, est mort de vieillesse le mois dernier. Je l'ai enterré au fond du jardin parmi l'ivraie et les herbes folles, j'avais les larmes aux yeux, oui!
Brave Pataud, compagnon de dix-neuf années solitaires et que j'ai aimé (pardon, mon Dieu!) bien plus que la plupart de mes semblables. De ce village maudit, je ne regretteroi rien de rien, sauf peut-être le nom de la rose et l'éclosion des coquelicots au mois de mai, dans les touffes d'avoine près du trou où dort mon pauvre Pataud. Ce chien estoit si vieux, si vieux! Je regretteroi peut-être aussi certains soirs de neige, où la bise, au coin de la cabane, avoit des chuchotis de dames du temps jadis, comme dist le poëte. Mais je n'en suis pas sûr. Dans cette nuit hostile où nous avançons contre le vent, ma mule et moi, vers un abri précaire, je ne suis plus sûr de rien."